15
Bak s’éveilla à plusieurs reprises au cours de la nuit, à cause du froid mordant et de son inquiétude pour ses amis. Il savait le Medjai compétent, habile à se déplacer dans le noir sans se faire voir ni entendre ; et celui-ci n’aurait pas accepté de prendre Paouah s’il ne croyait l’enfant vif et intelligent. Néanmoins, chaque fois que Bak se réveillait, il priait afin qu’ils reviennent sains et saufs.
Puis il pensait au meurtrier. Un homme avec lequel il parlait tous les jours et que, très probablement, il appréciait. Les noms se suivaient en une ronde sans fin, jusqu’à ce qu’il s’assoupisse de nouveau.
Le froid dissipa définitivement son sommeil alors que les lueurs de l’aube commençaient à poindre à l’orient. Un archer avait déjà ranimé le feu et s’imprégnait de sa chaleur, assis devant le foyer en briques crues. Les deux chiens qui avaient accompagné Bak et Pachenouro au village de Rona s’étaient allongés tout près. Bak s’agenouilla à côté d’eux et tendit ses mains vers les flammes. Il se demandait comment Neboua et les autres pouvaient continuer à dormir.
Il commençait à se réchauffer quand les chiens relevèrent la tête, les oreilles dressées, et remuèrent la queue. Bak se retourna pour voir Pachenouro et Paouah, souriants, approcher en contournant les silhouettes endormies. Tous deux étaient vêtus de pagnes de cuir et, sur les épaules, d’une toison laineuse de mouton, grise de poussière afin de les rendre moins visibles dans l’obscurité. Soulagé et reconnaissant, le lieutenant se leva poulies accueillir.
Pendant que l’archer apportait du lait et des restes du repas de la veille, Bak réveilla Neboua. Ils s’installèrent autour du foyer et partagèrent des pains plats durcis et du poisson bouilli froid.
— Le campement était facile à trouver, raconta Pachenouro. Dans le désert, encerclé de petites dunes au sud de Chalfak, comme Rona l’avait dit. Tout le monde le long du fleuve connaît son emplacement. Les feux de camp se voient de n’importe quelle éminence. Nul n’oserait attaquer un groupe aussi nombreux, aussi ils ne s’embarrassent guère de précautions.
— N’ont-ils pas de sentinelles ? demanda Neboua d’une voix bourrue, due à la contrariété de s’être levé si vite.
— Si, mon capitaine, mais des hommes trop naïfs pour se méfier. Celui qui nous a parlé était bon et franc, entraîné sans enthousiasme dans cette aventure.
Bak tenta de prendre un air sévère et n’y réussit pas tout à fait.
— Ne t’avais-je pas ordonné d’observer de loin, sans les infiltrer ?
— Nous sommes tombés nez à nez, chef. En prenant la fuite, nous aurions éveillé sa méfiance. Il m’a pris pour un muet accompagné de son fils, un simple d’esprit inoffensif, dit-il en souriant à Paouah.
Celui-ci ne put se contenir plus longtemps.
— J’ai réussi à comprendre, chef ! Pas tout, mais suffisamment.
— Vous pouvez remercier Amon, dit Bak en adressant un clin d’œil à Neboua. Le capitaine et moi avons passé la moitié de la nuit à genoux devant l’autel personnel d’Amonked.
— C’est vrai ? demanda l’enfant, les yeux écarquillés.
Le rire de Neboua lui fit percevoir sa naïveté.
— Je suis certain que tu t’es bien débrouillé. Mais qu’avez-vous appris ?
Pachenouro rompit un morceau de pain, trempa les deux morceaux dans le lait et les lança aux chiens, qui n’en firent qu’une bouchée et le regardèrent avec espoir. Le Medjai n’aimait pas qu’on le bouscule, Bak l’avait compris depuis longtemps.
— Nous avons d’abord fait croire à la sentinelle que nous n’étions pas particulièrement curieux, que nous n’avions pas de but ni de destination précis. Quand elle nous a laissés continuer notre chemin, nous nous sommes faufilés tout autour du camp. Veillant à ne pas être découverts une seconde fois, nous avons tenté une approche par une autre direction. Nous voulions les voir, les entendre parler de la bataille qui les attend.
— Continue, maugréa Neboua en ôtant les arêtes d’un morceau de poisson.
— On n’y voyait pas grand-chose. Malgré les feux qui brillaient, les hommes étaient des ombres qui allaient et venaient. Impossible de les compter. À en croire la sentinelle, ils sont plus de quatre cents.
Bak resta pétrifié, un morceau de pain trempé à mi-chemin entre le bol de lait et ses lèvres.
— Le double de nos effectifs, en incluant les soldats d’Askout !
Le Medjai écarta les mains et haussa les épaules d’un air désolé, pour rappeler qu’il ne faisait que répéter l’information.
— L’homme affirmait l’avoir entendu de la bouche d’Hor-pen-Dechret, alors qu’il conférait avec un important chef de tribu.
— Espérons qu’il exagérait, dit Bak d’un air sombre.
— Nous comptons y retourner cet après-midi afin de juger par nous-mêmes, annonça Pachenouro, aussi tranquillement que s’ils partaient pêcher sur le fleuve.
Bak ne pouvait refuser cette proposition, si dangereuse qu’elle soit.
— Cette fois, tu avertiras Amonked, recommanda-t-il à Paouah d’un ton sévère. Il a été très ennuyé hier soir, quand il a appris que tu t’étais éclipsé sans un mot.
— Sont-ils bien armés ? interrogea Neboua.
— La sentinelle prétendait n’avoir jamais vu en même temps une telle quantité de lances, d’arcs et de flèches, de boucliers et d’armes de poing.
— Hum !
— Quels sentiments leur inspire l’affrontement imminent ? demanda Bak.
— Ils s’enivrent de paroles pour se donner du courage, répondit le Medjai tandis que deux archers approchaient afin de se chauffer et d’écouter. Paouah a distingué une demi-douzaine de dialectes. À mon avis, c’est un groupe disparate, que seul réunit l’appât du gain. Ils n’ont pas pensé qu’ils ne recevront qu’une part infime, une fois qu’ils auront tout divisé entre eux. Sans compter qu’Hor-pen-Dechret se réservera le plus gros du butin.
— S’ils viennent de toutes sortes d’endroits et n’ont pas eu le temps de s’entraîner, ils ne formeront pas une unité organisée, comme une véritable armée.
— C’est bien mon impression, chef.
— Nous n’avons toujours pas abordé le fond du problème, s’impatienta Neboua. Quand comptent-ils attaquer ?
— Au début, ils pensaient attendre que la caravane approche de Chalfak, répondit Pachenouro en esquissant un sourire. Cependant, ils ont entendu une rumeur à propos d’un trésor, qui sera embarqué sur un navire qui parviendra bientôt à Askout. Hor-pen-Dechret veut marcher vers le nord aujourd’hui même et nous attaquer ici, dans la vallée ; les chefs plus âgés et plus avisés l’exhortent à la patience. Ils se disputaient, lorsque nous sommes partis. S’ils viennent aujourd’hui – car je crois que la cupidité l’emportera –, ils frapperont une ou deux heures avant le coucher du soleil.
— Ils seront fatigués après une longue journée de marche, souligna Neboua, et nous avons élaboré quelques stratagèmes qui feront peser la balance en notre faveur.
— Ainsi, une bataille est imminente. J’espérais qu’on n’en arriverait pas là.
Amonked s’assit sur un tabouret près de sa natte en désordre, devant la tente de Nefret. La jeune femme, pâle et effrayée, les regardait par l’entrebâillement.
— Nous allons tous mourir, gémit-elle.
Personne n’y prêta attention. Sechou, qui se tenait devant l’inspecteur avec Bak, Neboua et Pachenouro, ne dissimula pas son inquiétude.
— Je connais Hor-pen-Dechret depuis longtemps. Il ne renonce pas facilement, surtout à un riche butin.
— Je sais, Sechou, je sais, répondit Amonked avec une pointe d’agacement. À Bouhen, tu m’avais conseillé de ne pas emporter tant d’effets, et je n’ai pas voulu t’écouter.
Horhotep, debout devant la tente, regardait le quatuor de Bouhen d’un air hargneux.
— Je ne peux tout simplement pas croire qu’un petit chef tribal ait l’audace de défier la maison royale de Kemet.
— Tu as bien tort, lieutenant, répliqua Neboua.
Avisant trois âniers qui approchaient, chargés de silex, de lanières de cuir et de diverses pièces de récupération, il leur indiqua d’un geste Sennefer, qui avait installé son armurerie de fortune un peu plus loin.
— Il faut nous abriter dans l’enceinte d’Askout, reprit le conseiller. Prenons avec nous les bêtes et tout ce qu’elles transportent pour que ces misérables pillards ne trouvent rien à voler.
— Et pour qu’Hor-pen-Dechret nous assiège ? ironisa Neboua avec un rire dur. Je ne crois pas. La forteresse est réduite à un petit effectif et peu année depuis de longues années. Les entrepôts renferment des réserves suffisantes pour les hommes et les animaux, avec tout juste de quoi aider de rares caravanes. Nous serions affamés en attendant des secours, même si ce n’était que pour quelques jours.
Horhotep rétorqua avec un sourire hautain :
— Alors, hâtons-nous de nous rendre à Semneh, où nous serons en sûreté.
— Ne comprends-tu pas combien il est difficile de défendre une caravane déployée dans le désert ? interrogea Bak sans prendre la peine de cacher son mépris. Nous pourrions repousser une centaine d’hommes, voire deux cents. Mais deux fois plus ? Non !
— Nous nous ferions massacrer, intervint Paouah, qui était resté silencieux après la réprimande infligée par son maître.
Le conseiller le regarda d’un air courroucé.
— En ce cas, dame Nefret et Amonked doivent se réfugier à Askout, ainsi que Sennefer et Minkheper.
— Tous les hauts personnages, tu veux dire, railla Neboua.
Horhotep releva le menton, feignant l’indignation.
— Pas du tout. Je pense à ceux d’entre nous qui sont venus de Ouaset. Thaneni, Paouah, Mesoutou. Les porteurs. Il n’y a aucune raison pour que nous soyons entraînés dans une querelle locale.
— Une querelle ?
Bak en aurait éclaté de rire si la situation avait été moins périlleuse. Amonked regarda son conseiller droit dans les yeux et décida d’un ton dur :
— Nefret ira avec Mesoutou, et elles prendront mon chien avec elle. Thaneni et Paouah peuvent y aller s’ils le désirent.
— Pas moi ! déclara Paouah d’un air de défi.
— Pour ma part, j’ai l’intention de rester, poursuivit Amonked. Et j’estime que tout homme ayant reçu une formation militaire devrait saisir cette occasion de prouver son mérite.
— Oui, inspecteur, répondit Horhotep, les joues en feu.
Bak réprima l’envie de féliciter l’inspecteur en lui donnant une claque entre les omoplates. Il doutait qu’Amonked sache affronter un ennemi sur le champ de bataille, mais il avait assurément le courage de ses convictions.
Plus il le connaissait, plus il avait de peine à voir en lui un meurtrier.
— Inutile de t’inquiéter, lieutenant. Mon épouse s’occupera d’elle comme de sa propre sœur.
Bak sourit au lieutenant Ahmosé, commandant de la forteresse d’Askout. Celui-ci, grand et mince, devait avoir une quarantaine d’années.
— J’espère que tu as épousé une femme patiente. Nefret se plaint constamment.
— Elle vit dans la maison d’un noble fortuné et elle est mécontente de son sort ? Que dirait-elle si elle habitait dans un trou perdu comme celui-ci ! remarqua Ahmosé en riant.
Bak observa la pièce spacieuse où ils s’étaient installés. Elle était enduite de plâtre blanc et la colonne rouge qui supportait le plafond avait l’éclat de la peinture fraîche. Excepté par ses proportions plus modestes, la salle d’audience qui se trouvait de l’autre côté de la porte soutenait sans peine la comparaison avec celle de Bouhen. Ses six colonnes octogonales venaient, elles aussi, d’être repeintes, et les murs comme le plafond s’égayaient de motifs aux couleurs vives. Des arômes de volailles braisées et de pain frais filtraient de l’étage supérieur. Des officiers et des sergents s’affairaient en tous sens, ne parlant que d’amies et de batailles. Quatre soldats, assis par terre avec des scribes, dictaient des lettres à des êtres aimés dans la lointaine Kemet, tandis qu’une quinzaine d’autres attendaient leur tour. Des lettres imposées par la certitude qu’ils braveraient bientôt la mort sur le champ de bataille.
— Askout est isolée de tout, convint Bak, cependant cet édifice est splendide, et je présume que tes appartements le sont aussi.
— Je les entretiens par égard pour mon épouse et ses servantes. Je n’aimerais pas finir tout seul mon temps ici.
Bak le concevait pour le moins. Ahmosé se carra contre sa chaise, un siège très simple dont le dossier bas semblait fort peu confortable. Rien à voir avec les fauteuils luxueux de Thouti et de Ouaser.
— Pour amener cette jeune femme aujourd’hui, tu dois juger que le conflit est imminent.
Bak recula son tabouret de sorte à caler son dos contre la colonne. Il relata alors tout ce qu’ils avaient appris depuis la visite de Neboua, la veille. Absorbés par des préoccupations plus impératives, tous oublièrent les voix qui résonnaient dans la salle d’audience.
— Quant à l’affrontement lui-même, continua Bak, nous avons conçu un plan qui nous paraît réalisable. Tu connais le terrain beaucoup mieux que nous, c’est pourquoi je suis venu t’exposer notre idée, pensant que tu sauras discerner les difficultés qu’elle présente et suggérer des améliorations.
— Je ferai tout mon possible pour vous aider.
Flatté, l’officier se pencha en avant, le coude sur le genou, le menton dans la paume.
— Nous supposons qu’au moins la moitié des hommes d’Hor-pen-Dechret aura traversé l’oued pour attaquer la caravane lorsque les derniers s’y engageront, du côté du désert.
Ahmosé acquiesça :
— Le trajet depuis Chalfak n’est pas difficile, mais le groupe, d’abord dense et compact, s’éparpillera peu à peu avec de nombreux retardataires.
— C’est exactement ce que nous avons pensé, dit Bak, grattant machinalement la cicatrice sur son épaule. Pendant que Neboua et sa troupe contiendront la première charge, je conduirai une attaque surprise dans l’oued. Nos archers les harcèleront d’abord d’en haut, puis nos lanciers suivront. Ceux qui parviendront à s’enfuir, nous les refoulerons vers la vallée, où ils rejoindront la bande principale en train d’attaquer la caravane.
— Si tes troupes viennent du nord tandis que les miennes approchent par le sud et que les hommes de Neboua défendent la barricade de boucliers, l’ennemi sera pris dans un triangle, que nous pourrons resserrer autour de lui jusqu’à sa reddition.
Ahmosé s’adossa contre sa chaise et hocha la tête.
— Simple et direct. Un bon plan.
— Maintenant, voyons si nous pouvons l’améliorer.
— Veux-tu un autre pigeon ? proposa l’épouse d’Ahmosé.
Proche de son mari par l’âge, elle était petite et grassouillette, mais son caractère enjoué et son sourire radieux lui donnaient un immense attrait.
Bak, qui comprenait de mieux en mieux pourquoi Ahmosé tenait à la garder auprès de lui, tapota son ventre bien rempli.
— Je ne peux plus avaler une bouchée. Je n’ai rien mangé d’aussi succulent depuis mon départ de Kemet.
Elle sourit, heureuse du compliment. Il arrangea la natte sur laquelle il était assis et parcourut des yeux la cour du premier étage, si vivante avec ses acacias et ses fleurs en pots, un petit veau blanc orphelin de naissance, un métier à tisser et une meule. Cette femme était une excellente maîtresse de maison, à n’en pas douter.
— Comment dame Nefret se fait-elle à sa nouvelle existence ?
Elle interrogea son époux du regard. Un signe du menton l’encouragea à la franchise. Elle répondit avec un petit rire :
— Elle ne s’est pas encore tout à fait remise de m’avoir vue préparer le repas avec mes servantes.
— Elle ne connaît rien du monde tel qu’il est réellement, expliqua Bak en souriant. Tu rendrais service à Amonked si tu la présentais aux autres femmes d’Askout et lui montrais comment elles vivent. Elle comprendrait alors combien elle a de la chance de mener cette existence choyée.
L’épouse du commandant parut dubitative.
— Ahmosé et moi vivons beaucoup mieux que la plupart des gens sur cette île.
— Il serait bon qu’elle le voie par elle-même, insista Bak, qui finit sa bière avant d’ajouter : Pas la peine de t’appesantir sur les aspects pénibles ; présente-la simplement aux femmes et bavarde avec elles comme tu le fais normalement. Elle réfléchira toute seule et en tirera ses propres conclusions.
L’épouse quitta la cour, image même de l’indécision.
— Elle agira comme il convient, assura son mari en écartant sa natte d’un coin ensoleillé.
Bak l’espérait avec ferveur, non seulement pour Nefret mais pour elles toutes. Les hommes de la garnison allaient bientôt marcher vers la bataille. Elles auraient grand besoin d’une distraction. Il jeta un rapide coup d’œil vers le soleil. Midi passé. Il devait retourner à la caravane, où l’on effectuait les préparatifs de dernière minute. De toute évidence, Ahmosé sentait lui aussi que le temps était compté. Bak tint néanmoins à le questionner.
— Tu sais que Baket-Amon est mort et que je dois mettre la main sur son meurtrier.
— Bien sûr.
L’officier prit une poignée de dattes dans une assiette, qu’il poussa ensuite sur le sol vers son invité.
— Et, toi, tu sais sans doute que même si tu le capturais dans l’heure qui vient, nous devrions affronter Hor-pen-Dechret sans l’aide des habitants de la région. Trop peu d’entre eux arriveraient à temps.
— Je me suis résigné à me passer d’eux, mais cela ne résout pas mon problème pour autant, observa Bak, se frottant les mains avec du natron pour les nettoyer. Connaissais-tu le prince ?
— Il ne venait jamais à Askout. Il n’en avait pas besoin. Rona veille sur la population de cette vallée comme sur ses propres enfants. J’ai toujours eu affaire avec le vieil homme. Je le respecte et je me plais à penser que ce sentiment est réciproque.
L’âge d’Ahmosé indiquait qu’il faisait partie de la vieille garde, où l’on était nommé en raison d’une noble ascendance ou grâce à des appuis. Des hommes tels qu’Horhotep, qui livraient leurs batailles dans les couloirs de la maison royale. Son attitude, toutefois, évoquait l’armée nouvelle, composée de soldats extrêmement entraînés, ne comptant que sur eux-mêmes pour sortir du rang et peu enclins à se croire supérieurs à tous les autres.
— Que sais-tu de la réputation du prince ?
Ahmosé sourit.
— Avant de venir à Askout, je vivais à Ouaset où j’étais officier de liaison entre la maison royale et le régiment d’Amon. Les anecdotes piquantes atténuaient l’ennui de mes après-midi. Son nom revenait fréquemment et, depuis, j’en ai entendu bien d’autres à son sujet.
Bak avait appartenu à ce régiment, toutefois il n’avait aucun souvenir d’Ahmosé. Rien de surprenant à cela puisque, étant dans les chars, il passait l’essentiel de son temps aux écuries et sur le terrain de manœuvres.
— Connaissais-tu Amonked, à cette époque ?
Le sourire d’Ahmosé s’élargit.
— Je servais dans une bâtisse minuscule, derrière la maison royale, où j’écoutais les lions rugir dans la ménagerie de notre souveraine. Je n’ai jamais eu accès à de tels sommets.
Bak aurait aimé servir avec cet officier plein de bon sens, qui ne nourrissait ni illusions ni prétentions.
— Depuis le début de mon enquête, on me vante les prouesses de Baket-Amon au lit et à la chasse. Ces deux passions dominaient sa vie. Je soupçonne que ce que je cherche a quelque chose à voir avec l’une ou l’autre. Quelque chose qui s’est produit autrefois.
— Voyons… Il y avait une histoire qui circulait… Qu’était-ce donc ?
Ahmosé appuya sa tête contre le mur et ferma les yeux. Bak resta muet et attendit en priant.
— C’était il y a environ trois ans. Alors que j’habitais encore à Ouaset…
Ahmosé ouvrit brusquement les yeux et claqua des doigts.
— Oui, je m’en souviens ! Ce n’était qu’une rumeur, note bien. Je ne sais quelle part de vérité il y avait là-dedans.
— Crois-moi, la plus vague des rumeurs est encore préférable à ce que j’ai.
— D’après mes souvenirs, Baket-Amon avait tué un homme pendant une de ses sorties nocturnes. Je ne suis pas certain du lieu où c’est arrivé. Probablement à Ouaset, puisque je l’ai entendu là-bas, mais cela aurait pu survenir n’importe où. Même ici, à Ouaouat. L’histoire était peut-être fausse. Ou alors on l’a étouffée. Pour autant que je sache, elle n’a jamais eu de conséquences…
Si le prince avait tué un homme… Oui, la vengeance était un mobile plus que suffisant. Mais pourquoi attendre trois années ? Amonked et chacun des membres de son groupe connaissaient Baket-Amon à Ouaset. Ils auraient eu de multiples occasions de l’assassiner là-bas, avec bien moins de risques de se faire prendre que dans le petit poste-frontière de Bouhen.
Une idée le frappa soudain. Le meurtre dont parlait la rumeur pouvait-il être un de ceux dont Paouah avait été témoin ? Les chances étaient infimes, Bak le savait, néanmoins la possibilité existait.
— Je rends grâce à Amon que vous soyez de retour !
Bak passa un bras autour des épaules de Pachenouro, l’autre autour de Paouah, et les entraîna vers le campement des archers. Le feu était éteint, et les vingt hommes de Bouhen n’étaient visibles nulle part.
— Je redoutais que vous n’ayez été capturés.
— On a bien failli ! s’exclama Paouah, qui dansait de joie. Seule la présence d’esprit de Pachenouro nous a sauvés.
— Tu exagères, dit le Medjai en abattant sa main sur la nuque du gamin.
— Pas du tout ! protesta Paouah, dont les mots se pressaient sur les lèvres. Hor-pen-Dechret avait organisé une battue, et nous étions le gibier. Si on n’avait pas trouvé un bouquet de joncs au bord du fleuve, et si Pachenouro n’avait pensé à en couper deux pour que nous puissions respirer en nous cachant sous l’eau, c’est sûr, on se serait fait prendre.
— Cet enfant accorde une importance excessive à mes actes et à mon bon sens, mais par ailleurs il dit la vérité. Ils nous attendaient, et nous l’avons échappé belle. Si deux chiens n’étaient venus avec nous, si leurs aboiements ne nous avaient avertis, nous serions tombés droit dans leurs bras.
— Comment expliques-tu qu’ils vous attendaient ?
— La sentinelle de cette nuit a dû signaler notre présence. Chef, où sont-ils tous passés ? interrogea Pachenouro en regardant autour d’eux.
Le campement était à moitié désert. Ceux qui restaient vaquaient à leurs occupations habituelles, mais leur voix et leurs rires trop sonores trahissaient leur nervosité.
— Dans l’éventualité où les nomades frapperaient aujourd’hui, nous avons préféré poster les hommes dans l’oued longtemps avant leur arrivée. Sont-ils en route ? interrogea-t-il en scrutant le Medjai.
— Et les pillards qui surveillaient la caravane ? s’inquiéta Paouah. Ne les préviendront-ils pas de notre embuscade ?
Bak tendit à chacun de ses espions une cruche de bière.
— Ils ne bougeront plus.
— Ils sont morts plus tôt qu’ils ne s’y attendaient ? devina Pachenouro.
— Oui, très tôt. Peu après votre retour, ce matin.
Amonked et Neboua arrivèrent en contournant une barrière de jarres d’eau. Le soulagement de l’inspecteur en voyant Paouah sain et sauf fut évident. S’asseyant par terre auprès du jeune garçon, il le couva des yeux avec un mélange d’affection et de fierté. Neboua s’assit sur le cercle de briques qui formait le foyer.
— Cachés sous l’eau, nous n’entendions rien, dit Pachenouro, ne voyant pas la nécessité de reprendre du début et de se répéter. Quand les nomades se sont éloignés en longeant le bord du fleuve, nous nous sommes abrités derrière un tronc qui dérivait, si bien que nous avons pu sortir la tête de l’eau, et écouter.
Il jeta un coup d’œil à Paouah, qui prit la relève.
— Ils se disputaient au sujet du lieu et du moment où ils attaqueraient. La moitié pensait qu’ils devaient nous guetter dans le désert, mais le reste jurait qu’Hor-pen-Dechret était presque un dieu et qu’on ne contestait jamais ses ordres, quels qu’ils soient.
— Ainsi, ils se disputent entre eux, constata Neboua. Parfait !
Songeant à tous les hommes postés dans l’attente de la bataille, Bak demanda :
— Où ont-ils concentré leurs forces ? Campent-ils toujours près de Chalfak ou sont-ils en chemin vers le nord ?
— Nous avons quitté le fleuve pour nous enfoncer dans le désert dès que nous l’avons pu en toute sécurité. Oui, la décision avait bien été prise. Impossible de ne pas voir leur armée dépenaillée, affluant du nord à travers les sables !
— Ils viennent à nous comme nous l’espérions, dit Bak.
— Une armée dépenaillée, répéta Neboua. Veux-tu dire qu’ils sont en haillons, ou qu’ils avancent en désordre ?
— Les deux.
Pachenouro, qui avait été soldat avant de s’engager dans la police, savait exactement où Neboua voulait en venir.
— J’ai vu peu de signes de cohésion. Quiconque tombe est abandonné. Pendant l’heure où nous les avons observés, plus de vingt-cinq hommes ont décidé de quitter les rangs et se sont éloignés, tout simplement.
— Serait-il juste de dire que l’alliance est fragile ? demanda Neboua.
— Elle ne tient que par Hor-pen-Dechret.
Neboua et Amonked s’en furent chacun de son côté régler ce qu’ils avaient à faire avant l’appel aux armes, tandis que Bak donnait de nouveaux ordres à Pachenouro et à Paouah. Le Medjai serait le premier guetteur, placé à un endroit stratégique d’où il signalerait l’approche ennemie ; l’enfant porterait les messages trop longs pour être communiqués au moyen d’un miroir. Impatients de s’atteler à leur tâche, tous deux se levèrent pour partir.
Bak retint Paouah.
— Le prince Baket-Amon était-il client de la maison de plaisir où tu vivais, à Ouaset ?
Sans même s’en rendre compte, il retint son souffle, plein d’espoir. Paouah lança un regard d’excuse à Pachenouro, qui s’était arrêté un peu plus loin pour l’attendre.
— Je ne crois pas, chef. Un si haut personnage aurait-il fréquenté un lieu aussi modeste ?
Déçu malgré lui, Bak le laissa partir.
« Et si Paouah se trompait ? se demanda-t-il. Non, c’est impossible. Le prince n’était pas le genre d’homme que l’on oublie. »